Pour tous les jeunes de la grande région métropolitaine

Une journée mémorable


Par: Pierre Phélipot

Bulletin de l'ABPM , été 2007

 

Mario Viboux dirige la maison des jeunes de Verdun, une banlieue du grand Montréal. Ces jeunes sont des ados de 12 à 18 ans, de milieux sociaux souvent assez défavorisés et de toutes origines ethniques. Mario est un super pêcheur à la mouche, fou de pêche, extraordinairement charismatique, et qui possède l'incomparable talent de savoir communiquer sa passion aux jeunes, filles comme garçons. Il a d'ailleurs écrit un excellent petit ouvrage, tiré à 20,000 exemplaires, pour initier les jeunes à la mouche. Il a aussi réalisé plusieurs DVD, d'esprit très ludique, sur le sujet. L'un d'eux a enthousiasmé les amis de l'ABPM qui l'ont visionné. Nous n'avons-hélas !-rien d'équivalent en France et l'on s'étonne du peu d'intérêt des jeunes pour la pêche !

Pour montrer jusqu'où va son désir d'aider les autres, par l'intermédiaire de la pêche à la mouche, voici e qu'il écrivait en préface d'un ouvrage en cours de parution : "J'ai rédigé ce livre pendant la guerre d'Afghanistan qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001. Pour vous donner une idée jusqu'où la pêche à la mouche occupe mon esprit, durant les reportages-télé des combats, je ne voyais que les superbes rivières afghanes en arrière-plan et je me disais : ça serait bien d'aller ouvrir un centre de pêche là quand tout sera fini. Contribuer à la reconstruction d'un pays, grâce à la pêche à la mouche, serait en plein mon genre de projet !".

Vous le devinez, la pêche à la mouche est l'activité principale de cette maison de jeunes. Pour avoir eu le plaisir d'accompagner ces ados, au cours de l'été 2006, dans un camp d'une réserve faunistique du Nord-Québec, j'ai pu apprécier leur bon niveau technique, le plaisir qu'ils prennent à pêcher à la mouche, ainsi que leur comportement sans reproche et très ouvert. Chez-eux, ni casseurs ni délinquants.

 

Comme l'écrit Mario : "La pêche n'est qu'un prétexte pour atteindre les objectifs d'une maison de jeunes : rendre les jeunes actifs, critiques et responsables". Ci dessous un extrait de son livre.

Cet été, je me trouvais sur la Rivière aux rochers, que je connais bien, toujours accompagnés de nos jeunes. C'est une rivière sauvage et poissonneuse où les ombles de fontaine géants côtoient les saumons, elle est large, puissante, profonde et la plus grande partie n'est accessible qu'en embarcation.

Ce jour-là, je suis parti pour la fosse du Campagnol, à bord du canot, avec deux filles, Kim et Selma, deux fanas de pêche à la mouche. Je les ai laissés pêcher la fosse deux heures, tout en les surveillant. Plus je les regardais, plus j'étais impressionné par leur technique irréprochable, leur approche méthodique de la fosse et leur maîtrise pendant la dérive de la mouche.

Au bout de deux heures de pêche, après avoir essayé toutes les mouches de leurs boîtes, elles n'avaient rien touché, C'était incompréhensible. Mais elles étaient au septième ciel! À la fin, Kim m'a dit : "J'ai le bras mort, tu peux prendre ma place si tu veux". (Quand il accompagne des jeunes, Mario, par principe, ne pêche pas).

Je ne me suis pas fait prier. J'ai d'abord essayé une " Green Machine", une grosse mouche flottante en poils de chevreuil. Après un lancer de 70 pieds environ, j'ai vu une espèce d'ondulation juste en -dessous de ma mouche. Une pause de cinq minutes, puis un nouveau lancer au même endroit.

Même ondulation. Le poisson est revenu voir ma "Green Machine".

J'ai alors mis un streamer VSQB que j'ai déposé comme une fleur au même endroit. Quand le courant a pris ma soie, le streamer s'est mis à patiner à une vitesse folle. Bam !!!

Ma canne s'est complètement pliée en deux et mon moulinet s'est mis à se vider. Il n'y avait rien à faire sauf de m'accrocher à ma canne. Juste en face de moi, un saumon gigantesque faisait des bonds prodigieux en remontant la fosse.

Un poisson cherche toujours à fuir du côté contraire à la traction. La traction du courant sur la soie, vers l'Aval, le faisait remonter. Je luttais avec un énorme poisson, contre le pire courant qu'on puisse imaginer. Je n'avais plus aucun contrôle! D'autant que mon bas de ligne n'avait que six livres de résistance.

Ma soie restait bloquée dans le courant. J'ai tiré de toutes mes forces pour la dégager. Le saumon s'est mis à sauter encore plus haut, sortant lui-même la soie de l'eau.

Il est alors parti à toute vitesse vers le bas de la fosse. Selma a pris la caméra. Au bout d'un certain temps, j'étais exténué. J'ai remis la canne à Kim et je l'ai agrippée par la veste de pêche. Et la bagarre continua de plus belle. Quelle puissance! Je répétais à Kim : "S'il veut partir, laisse-le filer!".

À la fin Selma a pris la canne à son tour, le saumon a cessé ses cabrioles et s'est réfugié de l'autre côté de la rivière - "Selma, garde la canne bien haute, il ne faut pas que ta soie s'enlise dans le courant ". Elle faisait tout de main de maître.


 

Finalement, le saumon s'est immobilisé dans le courant pour reprendre des forces - "Si on le laisse dans cette eau très oxygénée, il va repartir de plus belle. Il faut le ramener de ce côté-ci, dans l'eau morte, sinon nous serons encore ici demain matin. Tire!".

Et elle : "Avec ton bas de ligne de fou, ça va péter!" Et je me suis subitement retrouvé avec la canne entre les mains. Je repasse la canne à Kim qui recommence le petit jeu du " Je ramène le poisson, le laisse aller le poisson ". Selma finit par remplacer Kim, vannée, et réussit à tracter le poisson à quelque vingt pieds du bord. Dès qu'il a vu la berge, il a décollé cent pieds plus loin, malgré la bonne tension du frein ... J'ai repris la canne.

Cela faisait plus de cinquante minutes qu'on se battait avec le monstre. Il faisait presque nuit. À la fin, j'ai vu le saumon de près. Quand il nous a vus, il est reparti comme une fusée...Selma s'y est prise à trois fois avant de le passer dans l'épuisette. C'était une grosse femelle d'au moins 35 livres! Nous avons fait quelques photos et les filles se sont chargées de la mise à l'eau. Kim lui caressait doucement le ventre. Elles l'ont bien ragaillardie et elle est repartie dans sa rivière.

En revenant vers le campement, il faisait déjà nuit. Nous étions confortablement installés dans le canot et le paysage était à couper le souffle. Tout était calme, la lune était haute et le canot animait les reflets sur l'eau miroitante. En débarquant sur la plage du campement, Selma m'a dit : "Quelle journée!" J'ai répondu : " Quelle journée, oui!" Et Kim a simplement ajouté : "Quelle journée!"

Tout était dit.