La relève, d'abord une question de valeurs
Julie Guernon, 17 ans, avait pris
quelques petites truites arc-en-ciel lors de sa première
sortie à vie comme pêcheuse à la mouche. Puis,
plus rien. Mais elle mouche avec passion depuis.
«Quand je vais à la pêche, m'écrit-elle, je ne pars pas avec l'idée de revenir à la maison avec une très grosse truite dans une glacière. Même que m'évader dans la nature est encore mieux qu'un quota de pêche pour moi. Quoique j'aimerais bien, un jour, avoir mon histoire de pêche moi aussi...» Une fille avec des valeurs d'or, franchise comprise!
J'ai rencontré Julie, Selma et toute la bande de copains à Point de mire, la Maison des jeunes de Verdun, mercredi dernier. Ils étaient quelques-uns à jouer au basket dans la cour arrière avec un panier sans le moindre goulot en filet tissé. Le fric ne court pas les rues dans ce quartier défavorisé où cette institution, qui compte déjà 20 ans, essaie d'éviter aux jeunes la délinquance qui les guette à chaque pas.
Je grimpe l'escalier en colimaçon pour me retrouver dans une pièce où ça grouille de monde. Ils sont là, six ou sept, à discuter avec les moniteurs, Isabelle, Abdul et Mario, pendant que quatre d'entre eux, assis autour d'une table devant autant d'étaux à mouches, s'affairent avec application mais en rigolant à enrouler des plumes et des poils qui deviendront bientôt, pour plusieurs, les appâts de leur première excursion de pêche, en bottes dans le courant.
Mario Viboux, le directeur de cette maison de jeunes, est un passionné de la longue canne. Il s'est dit un jour que rien ne vaut une passion pour aider des jeunes à mettre le cap sur la vie et qu'aucun milieu, mieux que la nature, ne leur permettrait d'éprouver leurs jeunes forces sans le poids parfois écrasant du milieu social et des contraintes financières: tout seul face aux éléments, devant la vie furtive des cours d'eau et des truites. Avec l'amitié pour braver la pluie et le froid. Et la passion pour se lever à 4h tous les matins après avoir fini la vaisselle à 23h la veille!
Et la Maison des jeunes est ainsi devenue une pépinière de moucheuses et de moucheurs de moins de 18 ans, au point où on refuse du monde! Les jeunes passent l'hiver à s'initier à la fabrication des mouches et, en gymnase, au lancer.
Mais il faut aussi préparer l'été et la trentaine de sorties en nature, un contact qui sera pour plusieurs le premier avec la forêt, l'obscurité, le courant, les chaloupes, les cuissardes, les mouches et le feu de camp. Et aussi avec la furie des premiers poissons, voire du premier saumon qui jaillit dans le soleil couchant. Pour dénicher des fonds, dans les salons, ils vendent des mouches et l'Élixir du Pêcheur (dont je garantis l'efficacité foudroyante à tous les adeptes du six-pack). Ils participent à des présentations de lancer, initient d'autres jeunes et moins jeunes à la mouche, visitent les soirées-bénéfices et publicitaires, etc.
Et c'est le départ! Début de saison dans les rivières américaines, comme la Saranac ou la Salmon, dans l'État de New York; excursions dans des pourvoiries québécoises, chez des particuliers ou des clubs qui invitent ces jeunes pour partager avec eux leur passion et appuyer la nouvelle relève. Un été en Gaspésie sur les trois rivières Pabos. Et, l'an dernier, sur la rivière aux Rochers, sur la Côte-Nord.
Mais cette année, c'est le feu d'artifice. La totale. Ce sera une rivière à saumons italienne, près de Modena, à l'invitation des «Amici Della Pesca con la Mosca» (les Amis de la pêche à la mouche), un groupe de jeunes passionnés, tout aussi démunis, qu'ils recevront à leur tour l'été prochain au Québec. Un club de pêche les grimpera ensuite en hélicoptère pour leur permettre de tâter de la truite de glacier dans les Alpes. Descente du côté de l'Autriche pour finir en Croatie avec des truites de rêve inconnues ici. Il manque bien quelques milliers de dollars à l'équipée, mais avec autant de bénévoles et de sociétés commanditaires, comme Snowbee, le manufacturier britannique fraîchement implanté au Québec, qui a équipé de pied en cap toute la tribu urbaine, Mario Viboux est confiant de se pointer au comptoir d'Air Canada au début de l'été avec une troupe l'estomac plein de papillons et les poches pleines de mouches.
Abordant le sujet du retour de la
Côte-Nord, l'an dernier, Mario Viboux racontait que presque
tous ont pleuré le dernier soir et qu'il en a vu s'attacher
aux arbres pour ne pas revenir à «Verdun, c'est
brun», comme ils le scandaient dans l'autobus...
Il faut voir, sur le vidéo de l'excursion, Selma embrasser craintivement son premier saumon avant de le gracier, une politique du groupe qui souffre de rares exceptions, question de goûter quand même aux joyaux de cette nature si généreuse. Il faut voir aussi cette photo de Marie en bottes à 4,99 $ avec ses culottes de jogging roulées au-dessus des genoux, question d'aller plus loin dans l'eau, pour comprendre que la vraie pêche, cela ne se pratique pas avec un équipement chromé mais d'abord avec des yeux qui pétillent du plaisir de découvrir, de sentir et d'explorer des mondes et des sensations.
Mais avec art. L'art de moucher, certes. Mais aussi celui, encore plus profond, de goûter cette nature à laquelle la soie nous branche comme si on donnait un coup de fil à la vie. Le contraire, en somme, des gros viandeux, suréquipés au point d'en devenir des pollueurs, qui n'ont rien vécu s'ils n'ont pas rempli la glacière au downrigger ou attrapé un poisson trophée, qui vont manger sans le savoir un poisson fortement contaminé qui aurait été beaucoup mieux de rester dans une frayère et qui repoussent par leur allure, leurs récits et leurs jouissances calibrées en dollars et en achats cette génération de jeunes qui ne demande qu'à prendre la relève. Mais sur un autre mode. Comme Julie, qui m'expliquait:
«Pour moi, la pêche était un fil qui traînait dans l'eau jusqu'à temps qu'un poisson mordre dessus... Soudainement, tout a changé lors de ma première sortie au boisé de l'Arc-en-Ciel. Après quelques lancers et quelques poissons, j'ai eu un véritable coup de foudre pour la pêche à la mouche! Depuis maintenant deux ans, je suis une vraie accro. Ça me fait vivre des aventures formidables et inoubliables. Maintenant, me retrouver dans la nature en pratiquant un sport que j'adore me comble énormément. Même si je n'ai jamais pris de poisson depuis le boisé, la nature me donne simplement ce que je désire: une activité qui me détend dans un milieu de toute beauté.»
À Julie et aux copains de cette nouvelle maison du pêcheur, version «révolution halieutique», on vous en souhaite quand même quelques beaux gros pour la marmite à souvenirs!
À retenir: pour obtenir gratuitement le Guide de pêche pour les jeunes, écrit par Mario Viboux: La Maison des jeunes Point de mire, (514) 767-9301.
© Le Devoir 2001