Le bonheur au bout de la ligne
Entre leur quartier défavorisé
et Modène, en Italie, il y a un monde. Neuf jeunes Québécois
viennent d'en découvrir un pan, grâce à leur passion pour...
la pêche à la mouche.
AU PIED DU MASSIF DES APENNINS, dans le nord de l'Italie, une bande d'adolescents québécois empruntent un sentier bordé de chardons et d'orchidées sauvages. Ils longent la rivière Scoltenna avant de se glisser dans ses eaux presque tièdes. Canne à la main, mouche à l'hameçon, ils attraperont peut-être une truite ou un omble. Ou rien du tout. « Je m'en fous ; je suis surtout là pour regarder la nature, voyager, me détendre », dit Julie Guernon, 17 ans, que tout le monde appelle C.G. (pour Courageous Girl).
Les jeunes Verdunois n'étaient pourtant pas destinés à ce sport qui passe, du moins dans les grandes villes, pour difficile et élitiste. Ils sont les enfants d'une banlieue mal-aimée, où la richesse et la pauvreté se tutoient. Ils ne vivent pas à l'Île-des-Soeurs, quartier cossu. Vous les trouverez plutôt du côté de l'école secondaire Monseigneur-Richard, où la plupart d'entre eux ont redoublé. Du côté des commerces de restauration rapide aussi, pour lesquels ils travaillent à temps plus ou moins partiel. Leurs aînés pêchent pour oublier le bureau ou l'usine. Eux, pour oublier « la ville BS ». « Verdun, c'est brun », scandent-ils.

L'hiver, ils fabriquent leurs propres mouches, apprennent à faire des noeuds et s'exercent au lancer dans un gymnase. « J'ai l'impression que c'est comme de l'art, dit Patricia. Prendre une plume et la transformer en mouche, c'est vraiment spécial. C'est beau de voir le mouvement de la soie qui imite la mouche dans son envol. » Grâce à Point de mire, il leur est arrivé de taquiner la ouananiche au trou de la Fée, au Lac-Saint-Jean, et le saumon de l'Atlantique dans la rivière Nouvelle, en Gaspésie. Le printemps dernier, ils devaient même aller en Angleterre, berceau de la pêche à la mouche, là où se trouve le siège social de leur principal « partenaire », Snowbee, le géant de l'équipement de pêche qui les habille de la tête aux pieds.
En vue du voyage, ils ont vendu un « Élixir du pêcheur » de leur cru au Salon national du grand air, au Stade olympique. « Vous prenez une gorgée avant d'aller à la pêche, affirmaient-ils, et vous êtes sûr d'attraper votre quota de poissons ! » L'idée était si rigolote que 2 500 personnes se sont ruées sur les flacons à deux dollars. Il est vrai que Robert Ménard, chroniqueur au Journal de Montréal, avait donné un bon coup de pouce aux jeunes en faisant la promotion de la mystérieuse potion (qui n'était en fait que de l'eau). « Un "p'tit 2 $", écrivait-il, peut ouvrir des portes même pour quelqu'un qui ne possède qu'une petite clef... »
Une lourde porte s'est brusquement refermée toutefois lorsque la pêche a été interdite en Grande-Bretagne, en raison de la fièvre aphteuse. Mais, comme dirait Mario Viboux, « que vous pêchiez dans la vie ou en rivière, vous prendrez toujours du poisson ». Et, ondulant au fil de l'eau, la cuillère de Point de mire a réussi à attirer tout un spécimen...
Pietro Howard se définit comme une mosca bianca (mouche blanche), expression italienne qui correspond à « drôle d'oiseau ». Père américain, mère italienne, ce colosse habite Modène, dans le nord de l'Italie, dont il vend la céramique de par le monde. Mais il profite de ses déplacements professionnels pour assouvir sa véritable passion. « Pour moi, le summum dans la vie, dit-il, c'est d'attraper un poisson, de l'embrasser et de le relâcher. »
De passage à Montréal au printemps, il tombe par hasard sur le stand de Point de mire au Salon national du grand air. En discutant avec Mario Viboux, il constate que la maison des jeunes a beaucoup en commun avec l'association dont il est membre. Son Fly Club Modena, certes, ne travaille pas uniquement auprès des adolescents. Mais les démarches se ressemblent : le Fly Club, par exemple, a déjà installé une plate-forme sur le bord d'un lac pour permettre à des personnes handicapées ou âgées d'y pêcher à la mouche. Et lorsque Pietro Howard apprend que le voyage en Angleterre est à l'eau, il invite illico les Verdunois... en Italie! Au programme : pêche et camping, bien sûr, mais aussi la visite de Vérone, Venise et Florence.
Mario Viboux annonce donc aux membres du « groupe pêche » qu'ils sont, malgré tout, attendus en Europe. « Je pensais qu'il rêvait en couleurs », se souvient Michel Richard, 16 ans. Les adolescents se lancent dans la collecte de fonds. Ceux qui sont rémunérés pour donner des conférences sur « Les jeunes, la relève et la pêche sportive » reversent l'argent à Point de mire, qui double la mise avec l'aide financière de Snowbee et de la compagnie d'assurance canadienne Clarica. Seule ombre au tableau : Air Canada refusera de vendre aux Verdunois des billets au tarif groupe parce qu'ils ne sont que neuf (et non 10). Qu'à cela ne tienne, la bande finira par monter dans un Boeing à destination de l'Europe. Pour la plupart des ados, il s'agissait de leur premier voyage en avion.
Modène, où on trouve les usines Ferrari, Lamborghini et Maserati, est l'une des villes les plus riches d'Italie. Leurs premières impressions ? « Ça été un choc de voir autant de Mercedes-Benz, dit Julie. À Verdun, on n'en voit pas souvent. » Mais c'est seulement après leur premier dîner au restaurant, dans le village de Lama Mocogno, non loin de Modène, que les jeunes Verdunois comprendront enfin ce qui leur arrive. Chacun ne peut dépenser que 15 000 lires (12 dollars) pour le repas. Toutefois, le patron de la Vecchia Lama, qui devine à qui il a affaire, leur sert un véritable festin : neuf services, y compris trois sortes de pâtes en entrée ! « C'est là que je me suis rendu compte qu'on était en Italie », dit Patricia.

En prévision du jour J, les Verdunois ont apporté quelques mouches « québécoises » : des « parachutes », qui flottent au fil de l'eau, et des mouches traditionnelles (du type « palmer »), qui restent à la surface. « Des "poutines spéciales" ! » dira l'un d'eux. Mais ils ont vite été obligés de constater que la truite locale, « importée » de Toscane -- la région voisine -- au 16e siècle, appréciait moyennement. Ça ne mordait pas ! Car elle est plutôt difficile, la trota fario mediterranea. « Le matin, on n'utilise pas la même mouche que le soir », précise Mauro Merli, ancien mécanicien de formule 1 et guide de pêche à ses heures, qui accompagne le groupe. « Le poisson ne mange pas la même chose au petit déjeuner qu'au dîner. » Et de la poutine, spéciale ou non, au petit déjeuner...
C'est au début du 20e siècle qu'on a de nouveau ensemencé de truites la Scoltenna. On a utilisé des truites de souche atlantique, les croyant identiques à leurs cousines méditerranéennes. On se trompait, et on sait mieux les distinguer de nos jours. Entre autres, la méditerranéenne conservera toute sa vie ses taches brunes, explique le vétérinaire Mauro Ferri, qui s'est joint aux jeunes de Point de mire. C'est donc celle-là, considérée comme autochtone, dont on favorise maintenant la reproduction. Et la zone où les Verdunois pêchent aujourd'hui est no kill, c'est-à-dire que les pêcheurs sont tenus de gracier leurs prises. Cela ne pose aucun problème aux jeunes, qui savent comment « réanimer » le poisson avant de le relâcher.
Il fait déjà chaud. Michel Richard a pris la température de l'eau : 20. Pas étonnant que ça ne morde pas, malgré les mouches « italiennes ». Karine Picard, 16 ans, décide d'initier le journaliste québécois au lancer. Par mesure de précaution, elle retirera l'hameçon du bout de la ligne. Une heureuse initiative, constatera le reporter, qui n'a pas de permis, au moment d'expliquer au garde-pêche qu'il ne pêchait pas vraiment...
Au-delà du sport, c'est la qualité de vie à Modène qui a frappé les jeunes Québécois : la propreté de la ville, la fermeture des petits commerces en plein après-midi, le soin apporté à l'habillement, l'importance accordée aux repas... « Nous autres, on mange en 20 minutes, dit Patricia. Ici, on passe deux heures à table ! » « Je n'ai pas vu un seul soûlon, fait remarquer Julie. Le soir, tu ne te fais pas harceler. À Verdun, à minuit, c'est le gros système de son, pis fuck les voisins ! »
Mario Viboux a rédigé un guide de pêche pour les jeunes, dans lequel il a récrit les « dix commandements du coureur des bois ». Le cinquième, par exemple, stipule : « tu prêteras assistance à quiconque est dans le besoin. » Traduit pour les adolescents, cela donne : « Dans le bois, quand tu vois que quelqu'un est dans la marde, aide-le. Sinon, c'est vraiment chien. » En forêt ou à Verdun, des jeunes de Point de mire ont parfois été dans le besoin. Peut-être surtout à l'école, dont la moitié de leurs amis ont déjà décroché. Même Julie la courageuse avoue avoir de graves difficultés. « Plus nulle que moi, tu meurs », dit-elle sérieusement. Serait-ce parce qu'elle travaille jusqu'à 35 heures par semaines dans un commerce de restauration rapide ? « Tu "rushes", mais on dirait que tu t'habitues », répond Julie. Comment fait-elle ? « Si un cours n'est pas important -- par exemple celui de morale --, je tombe endormie. Tout le monde fait ça. » La pêche lui a peut-être malgré tout appris ce que ses professeurs de morale n'ont pas pu lui transmettre. Car, soutient-elle, « je veux avoir un but dans la vie, je ne veux pas rester chez moi à attendre mon chèque d'allocations familiales ».
Jean-François Beaudry, 17 ans, a lui aussi de sérieuses difficultés à l'école. Lunettes orange, tête soigneusement décoiffée, il dit avoir décidé de finir sa 5e secondaire une fois pour toutes. Pas à Repentigny, où ses parents viennent de s'installer. Mais à Verdun. Ce n'est certes pas un coin où il y a beaucoup de poissons, mais on peut toujours y faire confiance aux « coureurs des bois ».